Jeunes soignants: "Je ne vois pas pourquoi je resterais"

Tandis que les hôpitaux manquent de personnel, les jeunes diplômés d'école de santé racontent la difficulté à trouver un emploi stable. Témoignages.

La décision de quitter la profession est particulièrement élevée chez les moins de 25 ans. © Keystone

"Si c’était à refaire, je pense que je ne le ferais pas", assène Céline B. Infirmière diplômée depuis six ans, elle est entrée dans le monde des soins six mois avant le début de la pandémie de covid-19. Aujourd’hui, elle estime que les deux tiers de sa volée de la Haute école de santé de Lausanne ont quitté le métier.

En Suisse, plus d'un tiers des soignants entre 20 et 24 ans choisissent de se réorienter, selon l’Observatoire suisse de la santé. Si elle a déjà dépassé cette échéance, Céline est en proie aux mêmes doutes. "J’adore les patients, j’adore mon métier, parce que c’est autant technique, pointilleux qu’humain. Mais je suis en train de mettre ma vie entre parenthèses. J’ai droit à un week-end de congé par mois. Ma vie sociale est vachement réduite", se désole celle qui a quitté son canton pour trouver du travail à Berne. "Physiquement, quand je ne travaille pas, je suis épuisée. J’ai un peu une perte de sens, une perte de but. Je ne vois pas pourquoi je resterais."

Les jeunes soignants savent qu’ils vont affronter des conditions de travail difficiles. "Au niveau des horaires, on sait dans quoi on s’est engagé", assure Lara*, diplômée de la Haute école de santé de Fribourg (HEdS-FR) à l’automne 2023. "Si je n’avais pas envie de travailler les week-ends et les jours fériés, j’aurais fait un autre métier."

Un an en CDD

Ce qui frustre Lara, c’est la difficulté à obtenir un emploi stable en pleine pénurie de personnel qualifié. Après son Bachelor en soins infirmiers, elle reçoit plusieurs réponses négatives à ses postulations avant de décrocher un contrat à durée déterminée à l’hôpital fribourgeois (HFR). Suite à cela, elle travaille un an avec plusieurs CDD renouvelés avant de voir son contrat modifié en CDI en septembre 2024.

Les gens qui partent ne reviendront pas, il ne faut pas rêver.

Elle estime qu’elle n’est "pas à plaindre". Une amie de sa volée s’est retrouvée sans travail début janvier, après un an à travailler dans les mêmes conditions sur un autre site de l’hôpital cantonal. "L’HFR crie au manque de personnel, sauf qu’il n’a pas d’argent pour en engager", résume la jeune femme de 24 ans.

Michelle*, une autre infirmière de la même année, décrit son expérience au HFR comme "profondément décevante et démotivante": "Malgré des retours positifs de mes supérieurs", écrit-elle par email, "j’ai dû quitter l’hôpital faute de proposition concrète ou d’opportunité d’évolution." Après deux contrats à durée déterminée, elle accepte une offre à l’Hôpital Riviera-Chablais. Le salaire y est plus bas qu’à Fribourg selon elle, mais au moins le poste est fixe.

Plus de 110 diplômés par année rien qu'à Fribourg

"Ces gens qui partent ne reviendront pas, il ne faut pas rêver", constate amèrement Nicole*. Soignante depuis plus de 20 ans, elle dit son incompréhension face à la politique de recrutement de l’HFR. "Ils ne font pas de contrat indéterminé à ces jeunes qui finissent, ils n’essaient pas de les garder." Tout le contraire de ce qu’elle avait elle-même connu en terminant sa formation. "Moi, je n’ai jamais passé un entretien d’embauche: ils venaient nous chercher! Quand on finissait notre stage final, on était presque à chaque fois engagé au même endroit. On a une école d’infirmières dans le canton mais finalement ils ne les engagent pas, ou pas beaucoup."

La Haute école de santé de Fribourg a remis 110 diplômes d’infirmier-ères en 2023. En 2024, ils étaient 116. "Je n'appellerais pas ça une pénurie", ironise Lara. Pourquoi le système de santé fribourgeois manque-t-il encore de main-d’œuvre? Marc Devaud, qui a quitté son poste de directeur général de l’HFR fin février, explique que d’une part, les jeunes diplômés ont une formation généraliste, alors que les besoins d’embauche se trouvent principalement dans des fonctions spécialisées, comme l’anesthésie, les soins intensifs ou la pédiatrie.

La réalité économique fait que si on n'a que dix places, on n'engage que dix personnes.

D'autre part, le timing joue aussi. Tous les diplômés se retrouvent sur le marché du travail en même temps, à l’automne. "S'il n'y a pas eu de départs naturels, l'hôpital ne peut pas engager en sur-dotation ces gens, même si on le souhaitait", défend Marc Devaud. "À une certaine époque, on engageait plus que nécessaire et avec les départs naturels, on retrouvait à un moment donné la dotation officielle. Mais cela représente des coûts qu'on ne peut plus se permettre avec toutes les dettes que l’HFR a aujourd'hui. La réalité économique fait que si on n'a que dix places, on n'engage que dix personnes."

Renforcer la formation

Face à la pénurie de personnel, les autorités fédérales et cantonales misent sur la formation. En décembre 2024, le Conseil d’État fribourgeois a ouvert une période de consultation sur un avant-projet de loi pour la promotion de la formation dans le domaine des soins. Ce texte constitue sa réponse à l’initiative populaire pour des soins infirmiers forts, votée en 2021. La proposition du Conseil d’État lui permet, entre autres, d’octroyer des bourses aux étudiants en soins infirmiers. En parallèle, le canton veut augmenter le nombre de places à la HEdS-FR, avec pour but d’atteindre "à terme" les 150 bacheliers par année.

Un investissement généralement bien vu des professionnelles, même si l’amélioration des conditions de travail pour les infirmiers et infirmières déjà dans le métier leur semble plus urgent. La perspective de devoir former plus de stagiaires se heurte aussi aux réalités du terrain, notamment le problème de l’absentéisme.

"Les journées d'encadrement sont souvent très bien organisées, mais le jour même, il y a une collègue malade", relate Sibylle Rey, présidente de l’association des alumni de la HEdS-FR. "Au lieu d'encadrer l'élève, on se retrouve avec le double de la charge de travail et l'élève doit parfois prendre sur ses épaules une part qu’il n'est pas à lui de compenser." Chaque stagiaire doit aussi être accompagné par une personne formée, qui prend le temps de l'orienter. "C’est bien joli d'augmenter le nombre de diplômés, mais si sur place il n'y a pas d'encadrants, au final on va former des jeunes qui ne seront pas prêts" s'inquiète la responsable. 

Encadrer les stagiaires: une charge pour les équipes

Marc Devaud partage cette inquiétude sur le manque de personnel formateur dans les établissements de santé. "Pour que ces stages soient efficients, il faut bien s'occuper des étudiants et c’est une charge pour les équipes. En tant que directeur d’hôpital, j'aimerais qu'on ne considère pas seulement le nombre d'étudiantes qui arriveront à la Haute école de santé, mais aussi les conditions optimales pour les recevoir dans les services, à l’HFR ou ailleurs, pour que ces jeunes étudiants soient vraiment bien pris en charge. Pour qu'ils se réjouissent de venir travailler en tant que diplômés plus tard et qu'ils soient le mieux formés possible."

Il faut trouver les bonnes personnes qui ont la fibre pédagogique.

Les volontaires qui encadrent les stagiaires ont souvent l'énergie de le faire pendant quelques années avant de demander à arrêter. "C'est aussi une responsabilité que de suivre une personne" ajoute le directeur de l'HFR. "Il y a des étudiants qui vont très bien, d'autres qui vont moins bien, il faut plus ou moins les aider. C'est de l'énergie et ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut trouver les bonnes personnes qui ont cette fibre." 

Après un déficit de plus en plus important ces dernières années, l'Hôpital fribourgeois a mis sur pied un programme d'économies jusqu'à l'horizon 2028. Objectif : réduire ses charges de 60 millions de francs pour retrouver un budget à l'équilibre. Les premières mesures pour 2025 ont été annoncées fin janvier. Au total, 90 postes seront supprimés. L'hôpital compte sur des départs naturels et assure qu'aucun licenciement ne sera nécessaire. 

Les syndicats du service public fribourgeois (FEDE) et l'association suisse des infirmiers craignent une dégradation des conditions de travail, avec une augmentation de la charge de travail pour l'ensemble des soignants. Ils déplorent aussi la fermeture du service de médecine interne de Riaz, qui va selon eux briser "une équipe très soudée." 

*Prénoms d'emprunt. 

Frapp - Simon Gumy
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